La Réunion sous surveillance : Pékin a son numéro
M. Chen Binggui témoigne des méthodes de répression du Parti communiste chinois
Depuis La Réunion, où il a trouvé refuge après des années de prison en Chine, M. Chen Binggui a reçu un appel qu’aucun réfugié ne devrait recevoir. À l’autre bout du fil : un agent lié au bureau chargé, à Pékin, de traquer les pratiquants du Falun Gong.
Il y a un mot chinois pour ce qui arrive à M. Chen Binggui, et ce n’est pas un hasard s’il commence par un chiffre. Le bureau 610 est l’organe créé en 1999 par le Parti communiste chinois pour une seule mission : éradiquer le Falun Gong, une discipline spirituelle qui comptait alors entre 70 et 100 millions de pratiquants en Chine. Vingt-sept ans plus tard, ce bureau a, semble-t-il, toujours le numéro de téléphone de M. Chen — alors même que celui-ci vit à La Réunion depuis 2024.
Un appel qui ne devrait pas exister
Selon les éléments que son association d’accompagnement a transmis à la préfecture dans le cadre d’une demande de réexamen de sa situation, M. Chen a reçu, alors qu’il se trouvait sur le territoire français, un appel téléphonique d’un agent lié au bureau 610. L’objectif de l’appel, d’après ces mêmes éléments : savoir où il se trouvait. Une vidéo de la conversation aurait été conservée. Il s’agit à ce stade d’éléments soumis à l’administration dans une procédure en cours, non d’une enquête indépendante — mais si les faits sont avérés, ils correspondent, presque trait pour trait, à la définition que la DGSI donne elle-même de la répression transnationale : « identifier, localiser, surveiller […] des opposants […] à l’étranger » (DGSI, 6 janvier 2025).
Le même dossier fait état d’un second élément, moins spectaculaire mais tout aussi documenté dans la littérature sur le sujet : la mère et la sœur de M. Chen, restées en Chine, auraient été harcelées à plusieurs reprises par la police locale — le dernier épisode datant de fin août 2026 — les autorités cherchant, là encore, à savoir où se trouve leur fils et frère. Ce n’est pas un détail annexe. La DGSI cite précisément « les pressions exercées sur les familles et l’entourage dans le pays d’origine » comme l’un des exemples les plus récurrents de répression transnationale.
Un troisième élément relève d’un tout autre registre : M. Chen aurait été libéré sous caution en 2019, dans l’attente d’un jugement (取保候审), après une détention à Lianzhou liée à sa pratique du Falun Gong — un régime qui lui interdisait de quitter sa ville sans autorisation. Ce point ne constitue pas en soi un acte de répression transnationale ; il éclaire en revanche ce qui l’attendrait en cas de retour forcé : une procédure judiciaire restée en suspens, jamais classée.
Sur le fond, la trajectoire de M. Chen n’a rien d’exceptionnel : quatre arrestations entre 2001 et 2021, une peine arbitraire de cinq ans et des persécutions depuis qu’il a 19 ans — surveillance policière, chocs électriques, coups, privation de sommeil — documentés dans sa demande d’asile. Ce qui l’est davantage, c’est que cette histoire ne se soit pas arrêtée à la frontière. Sa demande d’asile a été rejetée par l’OFPRA puis par la CNDA ; il fait aujourd’hui l’objet d’une obligation de quitter le territoire, tandis qu’une demande de réexamen, fondée notamment sur ces éléments nouveaux, est en cours d’instruction. Entre-temps, sa fille cadette, atteinte de leucémie, est morte à La Réunion en juin 2026.
La Réunion n’est pas un cas isolé
Le dossier Chen s’inscrit dans un paysage plus large, et c’est ce qui lui donne sa portée. En janvier 2026, le groupe de cinémas Ethève annule sans explication trois projections du documentaire Organes d’État, consacré aux prélèvements forcés d’organes en Chine — une programmation pourtant validée depuis octobre 2025, avec préventes en cours. « Aucun motif ne nous a été communiqué », déplore Frédéric Giacalone, président de l’association Éveil de Chine, qui organisait l’événement ; la direction du groupe invoque, de son côté, des « raisons commerciales et objectives » — une formule qui, appliquée à un documentaire sur le trafic d’organes, a le mérite de ne rien vouloir dire (Imaz Press, 31 janvier 2026).
Un an plus tôt, le 16 février 2025, deux réfugiés distribuant des tracts en marge de la fête des lanternes de Saint-Pierre — organisée par des associations chinoises locales, en présence du Consul de Chine — rapportent avoir été encerclés et brutalisés par des agents de sécurité non identifiés, qui leur ont arraché leurs documents. Une plainte pour vol avec violence a été déposée (Faluninfo, 28 février 2025). Un pratiquant avait déjà été agressé au Tampon en 2023, et menacé en 2020 (Vision Times, 10 mai 2025).
Ce que les services français appellent par son nom
L’expression « répression transnationale », la DGSI, qui la définit comme l’ensemble des actions par lesquelles certains gouvernements « identifient, localisent, surveillent, intimident, censurent, rapatrient ou attentent à la vie » de leurs opposants à l’étranger — des actions qu’elle qualifie explicitement d’ingérence étrangère (DGSI). L’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), de son côté, a documenté le rôle actif des diplomates chinois dans ce dispositif, notant qu’ils « relaient — et alimentent — la propagande communiste à l’étranger », contribuant à la surveillance de groupes dissidents, « dont en particulier les […] Falun Gong » (cité par Faluninfo).
À l’échelle mondiale, Freedom House a recensé 854 incidents physiques directs de répression transnationale entre 2014 et 2022, commis par 38 gouvernements ; la Chine en représente à elle seule 253, soit environ 30 %, ce qui en fait le premier praticien recensé — un chiffre que l’ONG elle-même qualifie de sous-estimé, puisqu’il exclut les pressions sur les familles et la surveillance numérique (Freedom House, 2023).
Le Parlement européen s’est saisi à deux reprises du sort spécifique des pratiquants de Falun Gong : le 5 mai 2022, une résolution exprimait sa « vive préoccupation » face aux prélèvements d’organes systématiques les visant (texte) ; le 18 janvier 2024, une nouvelle résolution condamnait la persécution persistante du mouvement et appelait les États membres à suspendre leurs accords d’extradition avec Pékin (texte).
Un manuel, appliqué au pied de la lettre
Ce qui frappe, en mettant ces éléments côte à côte, c’est leur conformité. Un appel pour localiser un opposant à l’étranger, une famille harcelée au pays pour faire pression, une projection annulée sans motif, une fête publique où la distribution de tracts se termine au commissariat — chacun de ces faits correspond, presque terme à terme, à une catégorie que la DGSI a elle-même nommée avant qu’aucun de ces incidents n’ait eu lieu à La Réunion. Le bureau 610 n’a rien inventé pour l’occasion : il applique, à quelques milliers de kilomètres de Pékin, la méthode qu’il applique partout ailleurs.
C’est précisément ce que documentent, chacun à leur échelle, la DGSI, l’IRSEM, Freedom House et le Parlement européen. Le dossier de M. Chen est un cas d’école, au sens le plus littéral du terme.
Sources : DGSI, IRSEM, Freedom House, Parlement européen, Imaz Press, Faluninfo, Vision Times, Zinfos974, Ko@fé, et les éléments transmis par l’association accompagnant M. Chen dans le cadre de sa demande de réexamen.







