La Réunion interpelée sur ses partenariats avec la Chine : des victimes de torture témoignent
Des réfugiés chinois ayant survécu à la torture ont manifesté le 28 octobre devant l’Hôtel de Région pour dénoncer les accords entre la collectivité réunionnaise et un régime accusé de crimes contre l’humanité. En jeu : un partenariat de 4,5 millions d’euros avec Pékin.
SAINT-DENIS, LA RÉUNION – Ils portaient devant eux la liste de leurs supplices. Des cicatrices sur les bras. Des séquelles neurologiques. Des années volées derrière les barreaux. Le 28 octobre 2025, plusieurs pratiquants de Falun Gong, réfugiés à la Réunion après avoir fui la répression chinoise, se sont rassemblés en silence devant le siège du Conseil régional. Leur message : comment une collectivité française peut-elle s’associer à un régime tortionnaire ?

Un partenariat à 4,5 millions d’euros sous le feu des critiques
L’association Éveil de Chine, organisatrice de cette mobilisation, dénonce les liens croissants entre la Région Réunion et la République populaire de Chine. Au cœur de la polémique : un projet de coproductions audiovisuelles avec la China Film Administration, soutenu par 4,5 millions d’euros d’argent public.

« Ce projet pourrait affaiblir la liberté d’expression, soumise à la censure du Parti communiste chinois », alerte l’association, qui pointe également le partenariat existant avec la ville de Tianjin – une métropole abritant plusieurs hôpitaux impliqués dans des crimes documentés.
Le Parlement européen a déjà condamné Pékin
Deux résolutions du Parlement européen – adoptées le 5 mai 2022 et le 18 janvier 2024 – ont explicitement condamné la Chine pour ses pratiques de torture systématique, ses détentions arbitraires et ses prélèvements forcés d’organes visant notamment les Ouïghours et les pratiquants de Falun Gong. Ces textes appellent les États membres à sanctionner les responsables chinois.

Des appels restés lettre morte à la Réunion, selon l’association, qui réclame une audience auprès de la présidente de Région.
« Si on est partenaire d’un criminel, comment appeler cela ? »
La question, posée par M. Giacalone, président d’Éveil de Chine, lors d’une interview accordée à Réunion La 1ère, résume l’interpellation adressée aux élus : « La Chine est dirigée par un régime criminel accusé de façon très documentée de crimes contre l’humanité, de génocide, d’emploi systématisé de la torture et de prélèvements forcés d’organes. Comment notre Région Réunion peut-elle ne pas condamner ces crimes et multiplier les partenariats avec le régime communiste chinois ? »

Une équipe de journalistes de Réunion La 1ère a couvert l’événement. Deux reportages ont été diffusés dans les journaux radio de 12h et 18h le 28 octobre 2025.
Cinq ans de détention, quatre arrestations, des tortures à répétition
Parmi les témoins présents, Chen Binggui, père de trois jeunes enfants, pratique le Falun Gong depuis juillet 1997. Entre 2001 et 2021, il a été illégalement arrêté et détenu quatre fois en Chine.
« La première fois, j’ai été détenu deux ans dans un camp de rééducation par le travail. La deuxième fois, j’ai été condamné à trois ans de prison. Les deux autres fois, j’ai été enlevé par des membres du « Bureau 610 », détenu et soumis à des interrogatoires », raconte-t-il à la radio.

Ses détentions ont été marquées par une litanie de sévices : huit heures quotidiennes de lavage de cerveau pendant des mois, menottes et positions douloureuses prolongées, électrocutions, privation de sommeil, travail forcé, prélèvements de sang sans consentement.
« La dernière fois que j’ai été arrêté, j’ai été libéré sous caution, mais jusqu’à aujourd’hui, les accusations contre moi n’ont toujours pas été levées », précise-t-il, avant d’ajouter : « Quand je suis arrivé ici, après avoir fui la Chine, j’ai enfin compris la vraie valeur de la liberté de croire et de parler librement. »
Des cicatrices comme seul témoignage
Meng Zhendong porte lui aussi les marques visibles de la répression. Après plusieurs arrestations par la police pour le contraindre à renoncer au Falun Gong, il a été licencié puis agressé par une bande de voyous liée aux autorités, qui lui ont laissé deux grandes cicatrices.

Des morts en détention, des corps brisés
D’autres témoignages glaçants ont été recueillis. Mme Xiaoxiao* tenait devant elle une affiche décrivant les tortures subies par son père, Zheng Zhi*, pratiquant de Falun Dafa depuis 1997. Détenu trois fois, envoyé en camp de rééducation puis emprisonné pendant sept ans, il a été soumis à la « torture du cheval écartelé » – un étirement extrême des membres. Il est mort en détention suite aux tortures brutales.
*Pseudonymes

Du Yin décrit quant à lui avoir été attaché les bras dans le dos (torture dite « shang shen »), laissant des séquelles permanentes : douleur, engourdissement et faiblesse des bras. Par moins 20 degrés, on lui versait de l’eau froide sur la tête, fenêtres ouvertes, pendant une semaine. Menotté dans une cellule d’un mètre sur deux, vêtu d’un simple t-shirt fin, par moins 15 degrés. Frappé à la tête avec un cadenas métallique d’un kilo. Deux dents cassées.

Gavages brutaux, injections forcées, viols en prison
Sun Lixin a subi pendant plus de deux mois un gavage brutal : six à huit agents la maintenaient tandis que deux tubes épais non médicaux lui étaient enfoncés de force dans la gorge, causant une « douleur thoracique atroce ». Des injections de médicaments inconnus suivaient chaque gavage. Suspendue par les menottes à un tuyau en fer, chevilles enchaînées, pendant trois heures – ses doigts sont restés engourdis pendant deux mois. Elle a développé une insuffisance rénale.

Lors d’une seconde détention en 2021, elle a été contrainte de rester assise sur un banc dur 18 heures par jour pendant des mois, provoquant un gonflement des jambes et une sciatique. Privée de sommeil pendant deux à trois mois, dormant trois à quatre heures par nuit. Soumise à des prélèvements de sang forcés.
Cui Lian* a été illégalement licenciée de son travail, a été détenue à deux reprises pendant lesquelles elle a été soumise à des séances de lavage de cerveau. Elle a été envoyée en camp de rééducation par le travail et condamnée à deux ans et demi de prison. Elle a été menottée à une chaise en fer, traînée par les cheveux, électrocutée avec des matraques électriques jusqu’à l’atrophie des muscles des jambes et des pieds, soumise à des travaux forcés excessifs, privée de ses besoins fondamentaux, forcés de rester 18h par jour sur un petit tabouret de 15 cm, soumise à des prélèvements de sang forcés.
*Pseudonyme

Xiang Zhongyao, condamnée à un an et demi de travaux forcés puis sept ans de prison, a été menottée et suspendue, privée de sommeil pendant neuf jours et neuf nuits, gavée et battue. Ses membres ont été attachés à un lit de torture pendant six mois. On lui a injecté de force un « poison neurotoxique ». Elle a été privée de vêtements et contrainte de dormir nue sur le sol en béton. Menottée 24 heures sur 24, sept jours sur sept, pendant plusieurs mois. Contrainte d’effectuer 18 heures de travail forcé quotidien, sans week-end, pendant un an.

Luo Xiangxu, détenu quatre fois et condamné à quatre ans de prison, n’avait le droit de dormir que quatre heures par jour, contraint de rester debout 19 heures jusqu’à ce que ses jambes deviennent infirmes. Il a été violé à plusieurs reprises par d’autres prisonniers chargés de le surveiller. Sa jambe gauche reste infirme à ce jour.

Dong Ming, expulsé de son emploi public et privé d’un poste universitaire en raison de sa pratique, a été soumis trois fois à la rééducation par le travail et trois fois à des « classes de lavage de cerveau ». Il énumère : alimentations forcées brutales, attaché à une chaise en fer pendant trois jours et trois nuits sans nourriture ni eau, battu jusqu’à développer une myodésopsie, étouffé avec un sac plastique, doigts écrasés avec des dominos de mah-jong, arrosé d’eau froide en plein hiver, torture du « lit de la mort », isolement. Son ami Hongtao Song, enseignant à l’Institut de l’aviation civile de Tianjin, a été « persécuté jusqu’à en perdre la raison ».

Une méditation silencieuse face au pouvoir
Pendant toute la durée de la mobilisation, les pratiquants de Falun Gong ont médité en silence devant l’Hôtel de Région, tenant dans leurs mains la liste des tortures qu’ils ont endurées. Un contraste saisissant entre la sérénité de leur posture et l’horreur des faits qu’ils dénoncent.

L’association Éveil de Chine attend toujours une réponse de la présidence de Région.
Le Falun Gong, également appelé Falun Dafa, est une discipline spirituelle traditionnelle chinoise combinant méditation et exercices énergétiques. Pratiqué par 70 à 100 millions de personnes avant juillet 1999, il fait l’objet d’une répression brutale en Chine depuis cette date.





