Un été silencieux

1998, exercices matinaux de Falun Gong dans un parc de Pékin

1998, exercices matinaux de Falun Gong dans un parc de Pékin

Un étudiant américain découvre le Falun Gong à Tsinghua, le « MIT chinois » – (Massachusetts Institute of Technology) et traverse l’été sombre de 1999, lorsque la discipline est interdite.

Je restai figé devant un simple avis blanc, affiché à hauteur d’yeux sur le tronc d’un conifère élancé — seul vestige de la présence humaine dans ce parc pékinois quelque peu négligé.

Mes connaissances encore fragiles du chinois rendaient son message difficile à décrypter, mais son allure officielle, pour ne pas dire solennelle — placardée ainsi sur un arbre — annonçait quelque chose de menaçant.

Ce matin-là, ce qui faisait battre le cœur de cette parcelle rustique de pins et de terre battue manquait cruellement à l’appel : les gens. Et, avec eux, toute la vie qu’ils y insufflaient — leurs voix, leurs sourires, leur chaleur humaine.

Les deux ou trois dizaines de silhouettes qui donnaient habituellement vie au parc chaque matin avaient disparu, comme évaporées. On ne voyait âme qui vive. On n’entendait rien. C’était en 1999, et je me souviens encore de la force assourdissante de ce silence. Si des oiseaux chantaient ou si des pédales grinçaient au loin, je ne les ai pas entendus.

Où étaient-ils passés ? Qu’est-ce qui avait pu, si soudainement et radicalement, bouleverser la trame vivante de ce lieu ?

Dire que ce silence était inhabituel serait un euphémisme. Chaque matin, le parc se métamorphosait en une sorte de gymnase culturel à ciel ouvert. C’est ici que les pratiquants du Falun Gong se retrouvaient pour leurs « exercices collectifs » mêlant méditation et mouvements proches du tai-chi.

Chaque jour, plus de 70 millions de pratiquants

Nous étions en juillet 1999, et ce parc faisait partie des nombreux espaces verts du campus de l’université Tsinghua, où je vivais et étudiais alors. Étudiants, enseignants et personnel s’y retrouvaient chaque jour pour pratiquer le Falun Gong, dans des parcs comme celui-ci. Jeunes et vieux, professeurs comme agents d’entretien — tous participaient. Leur rassemblement était une expression remarquable d’unité et de communauté.

Je connaissais depuis longtemps la version chinoise du mouvement de culture physique, et sa capacité à rassembler et mobiliser des pans entiers de la population, souvent isolés les uns des autres. Il s’agissait du qigong, une pratique traditionnelle dont le Falun Gong représentait une école, et qui avait enflammé les foules chinoises dans les années 1980 et au début des années 90. Des millions de citoyens — voire des centaines de millions, selon certaines estimations — affluaient chaque jour dans les parcs pour respirer l’air frais et pratiquer le qigong.

En tant qu’étudiant en culture chinoise et religions comparées, le phénomène me fascinait.

Il semblait que chaque adepte du qigong avait une histoire à raconter : guérison inexpliquée, énergie subtile activée, ou événements relevant du miraculeux.

Beaucoup d’Américains avaient eu un aperçu de ce phénomène en 1993, lorsque la série Healing and the Mind de Bill Moyers avait présenté un « maître » de qigong et ses disciples, pratiquant dans le parc du Bambou Pourpre à Pékin. Mais bien peu pouvaient réellement imaginer l’ampleur, l’intensité ou la ferveur de ce qui se déroulait en Chine.

J’avais moi-même découvert en profondeur le mouvement du qigong chinois au cours de ma dernière année d’université, à travers des recherches et un apprentissage direct, dans le cadre d’un cours d’anthropologie médicale, auprès d’un maître installé à Philadelphie, originaire de Chine.

Mais aux États-Unis, presque personne n’avait encore entendu parler du Falun Gong — alors même qu’en 1999, il était devenu, de loin, la forme de qigong la plus vaste et la plus marquante. En seulement sept ans, il avait rassemblé plus de 70 millions d’adeptes, visibles dans presque tous les parcs du pays. Le Falun Gong était devenu un nom familier, à l’image du yoga ou du Pilates en Occident.

Et pourtant, en janvier 1999, lorsque j’ai organisé mon voyage, aucune publication universitaire ne mentionnait le Falun Gong, et aucun article de presse occidentale ne lui était consacré. C’était, pour ainsi dire, une zone d’ombre culturelle.

Mais dès mon arrivée à Pékin et mon installation sur le campus, sa présence s’est révélée impossible à ignorer. Rien qu’en me rendant à mes cours de langue à vélo, je passais chaque jour devant un à trois groupes de pratiquants de Falun Gong, reconnaissables à leurs postures caractéristiques et à leurs formations en ordre harmonieux.

Des scientifiques et intellectuels séduits par le Falun Gong

La pratique avait pris racine sur le campus — foyer de l’élite scientifique chinoise — tout comme elle s’était implantée dans l’ensemble du pays. À l’été 1999, plus de 300 membres de la communauté de Tsinghua avaient intégré le Falun Gong à leur vie quotidienne. Parmi eux figuraient certains des physiciens, chimistes et doctorants les plus brillants de Chine.

Il devenait dès lors évident que le Falun Gong ne pouvait être écarté à la légère comme une simple « superstition populaire » ou une quelconque imposture — comme certains critiques du qigong le faisaient déjà à l’époque. Le qigong, en lui-même, suscitait la controverse : profondément, et même ouvertement, ancré dans la tradition, il ressurgissait pourtant dans une Chine moderne obsédée par le progrès et la modernisation, souvent mal à l’aise avec son propre passé.

Le phénomène évoluait dans un entre-deux : entre ancien et contemporain, mystique et rationnel. Il ne pouvait que provoquer un sursaut collectif. La position que l’on adoptait à son sujet en disait long sur la vision que l’on avait de l’avenir de la Chine.

Bien que la Révolution culturelle et les campagnes « révolutionnaires » de Mao aient détruit une grande partie du patrimoine culturel chinois, certains vestiges avaient survécu — souvent meurtris, mais encore vivants. Et nombre d’entre eux, comme le qigong, refaisaient surface.

Ce qui me fascinait particulièrement avec le Falun Gong, c’était qu’il assumait pleinement cet héritage culturel chinois, sans les complexes ou les hésitations que l’on percevait chez d’autres formes de qigong. Pourtant, nombreux étaient ceux qui lui reconnaissaient une certaine dimension « scientifique » et une compatibilité avec les idéaux de modernité. C’est ce qui expliquait, entre autres, sa popularité jusque dans les rangs de Tsinghua, le « MIT chinois ».

Le soleil avant l’obscurité

Mon arrivée à Tsinghua coïncidait avec ce qui allait être à la fois le meilleur et le pire des moments.

Du côté lumineux, c’était une période de relative ouverture et de sérénité. Il était facile de faire connaissance avec les pratiquants locaux de Falun Gong, et bientôt, je me joignais à eux dans le parc pour les exercices. Le soir, ils m’invitaient à participer à des lectures et discussions autour des enseignements de la pratique. C’est ainsi que je fis la connaissance d’un ancien élève de l’université, Zhao Ming. C’est dans son petit appartement dépouillé, situé juste à l’extérieur de la porte nord du campus, que nous nous retrouvions.

En ces jours-là, chacun pouvait s’exprimer librement et avec intimité sur son vécu du Falun Gong. Il y avait toujours un moment d’échange après la méditation, lorsque nous restions assis ensemble dans le parc, les jambes engourdies, à faire circuler de nouveau le sang.

Je me suis particulièrement rapproché de deux personnes — Huang Kui, un étudiant en master, et Jun, un jeune enseignant. Chez eux, une générosité d’âme et une sincérité rayonnaient à travers leurs sourires spontanés et les gestes d’aide qu’ils m’offraient — à moi, l’étranger un peu maladroit dans cette ville à la fois immense et intimidante.

Je ne me suis pas seulement attaché aux effets physiques de la pratique — étonnamment tangibles — mais aussi à la vision du monde qu’elle renfermait et exprimait. Certaines de ses dimensions m’étaient d’abord étrangères, mais peu à peu, il m’arrivait d’y entrer pleinement.

« Si c’est vraiment à vous, vous ne le perdrez pas »

Je me souviens par exemple d’un jour où j’avais verrouillé mon vélo — une précaution devenue quasi instinctive dans une ville où le vol de bicyclettes était monnaie courante — avant de commencer la pratique dans le parc. Un des membres du groupe de Falun Gong, m’ayant observé, eut un petit rire amusé et me dit que ce n’était pas nécessaire ici.

Je ris à mon tour, en lui assurant que je ne soupçonnais ni lui, ni aucun pratiquant du groupe, bien entendu. C’était des « autres », là dehors, que je me prémunissais, expliquai-je. Ma remarque fit sourire, et deux autres personnes, ayant entendu notre échange, se joignirent à son rire bienveillant.

« Non, je veux dire que tu n’as pas besoin de t’inquiéter du tout », reprit-il.

« Si c’est vraiment à toi, tu ne le perdras pas ; si cela ne t’est pas destiné, tu ne pourras pas le garder, même si tu fais tout pour. »

Je ne saisis pas entièrement la logique, mais je compris qu’une forme de pensée métaphysique sous-tendait ses paroles — sans doute tirée des enseignements du Falun Gong, que je n’avais manifestement pas encore assimilés, devait-il se dire.

Mais à peine une semaine plus tard, les paroles élevées de mon ami prirent une dimension inattendue — et troublante — de vraisemblance. Le vélo d’un camarade de classe, pourtant solidement attaché, fut volé. Le mien, que j’avais cette fois oublié, par inadvertance, de verrouiller — et qui se trouvait juste à côté — fut épargné.

C’était comme si l’on avait entrevu, l’espace d’un instant, les rouages d’un ordre cosmique invisible. Je me sentis humble face à cette possibilité : peut-être ne savais-je encore que bien peu de choses sur la vie, la causalité ou le destin. Mes amis du Falun Gong touchaient-ils à quelque chose de plus vaste ? Avaient-ils accès à un ordre supérieur d’existence ?

Plus je passais de temps au sein de cette communauté, plus je comprenais pourquoi la pratique avait conquis tant de cœurs. Soit elle avait un talent mystérieux pour attirer des personnes exceptionnellement bienveillantes, soit elle possédait la capacité de les façonner ainsi.

Avec le temps, je finis par me convaincre qu’il s’agissait de la seconde hypothèse.

Silence soudain

Je ne mesurais pas encore à quel point j’étais privilégié — tant sur le plan personnel qu’en tant qu’étudiant en histoire culturelle — d’avoir partagé ces instants avec eux. (J’allais apprendre plus tard que j’étais le seul Occidental en Chine, à ce moment-là, à côtoyer le Falun Gong, que ce soit en tant que participant ou simple observateur.)

Je n’imaginais pas non plus à quel point mon arrivée tombait mal.

J’étais arrivé à Pékin à la veille de ce qui allait devenir, sans doute, la persécution la plus systématique jamais orchestrée contre un groupe de citoyens chinois en cinquante ans de régime communiste.

C’est ce que signifiait, en réalité, l’avis placardé sur l’arbre, ce matin moite d’été.

J’étais le témoin des prémices d’une campagne d’État qui aurait sans doute rempli Mao de fierté — une opération de répression d’une ampleur que la Chine n’avait pas connue depuis les événements sanglants de Tiananmen, dix ans plus tôt.

« Le Falun Gong est désormais interdit par la République populaire de Chine », déclarait l’avis, dans une langue empreinte de solennité officielle.

« Il est désormais illégal de se rassembler pour pratiquer ou diffuser les enseignements du Falun Gong, tout comme il est interdit de distribuer toute documentation ou tout support en lien avec cette pratique. » Je poursuivis la lecture, mais bientôt, les mots cessèrent de faire sens.

Nous étions le 22 juillet 1999. Le Falun Gong venait d’être officiellement interdit.

Un choc profond s’empara de moi, alors que j’essayais de concevoir que le mode de vie — pour ne pas dire l’identité même — de mes amis et connaissances venait d’être criminalisé. Littéralement, du jour au lendemain.

Je cherchai en vain mes plus proches compagnons à l’université Tsinghua. Huang Kui et Jun avaient disparu. Zhao Ming aussi. Aucun d’eux ne répondait présent.

Je ne parvins ni à les retrouver, ni à comprendre ce qui se passait réellement.

Une offensive médiatique d’État et des autodafés

Il est vrai que l’interdiction du Falun Gong fit abondamment la une des médias. Mais il ne s’agissait guère que de diatribes à peine voilées, étrangement uniformes dans toutes les publications contrôlées par l’État. Toute prétention à l’objectivité fut jetée aux oubliettes au profit du mandat officiel visant à discréditer le Falun Gong. La description des pratiquants comme irrationnels, sectaires et dangereux préparait ainsi le terrain à une violence officiellement autorisée.

Au terme d’un mois, le seul People’s Daily — ironiquement mal nommé — avait publié 347 articles critiquant le Falun Gong. Sur les ondes, les présentateurs austères se succédaient, débitant des scripts agressifs entonnant la même rengaine. Dans la rue, tout le monde ne parlait plus que de cette interdiction.

La seule voix absente était celle des pratiquants eux-mêmes.

C’était bien l’objectif, naturellement, tel que planifié par l’appareil d’État et du Parti. Faire taire le groupe constituait la première étape vers sa destruction. Et ce n’est qu’une fois le Falun Gong réduit au silence que le Parti pourrait le redéfinir à sa guise.

Bientôt, des autodafés publics soigneusement orchestrés eurent lieu.

Le Falun Gong conquiert les cœurs

L’université Tsinghua reçut un coup particulièrement dur, car elle constituait un exemple éclatant de défi à la ligne du Parti : voilà les principaux penseurs et scientifiques de Chine, pratiquant ce que le régime qualifiait de Falun Gong « rétrograde ». La gravité avec laquelle le Parti percevait cette menace fut clairement démontrée lorsque l’armée fut dépêchée sur le campus, armée de mitraillettes.

Il ne s’agissait toutefois pas d’un massacre à la Tiananmen. Le Falun Gong représentait davantage une menace morale que politique. Il constituait un danger mais aussi une force latente que le Parti ne pouvait tolérer : que les individus trouvent un sens profond à leur existence en dehors du contrôle du Parti et de son économie de la pénurie. Il offrait un lieu alternatif d’accomplissement, une forme d’économie spirituelle nouvelle, pour ainsi dire. Et en cela, il entrait en totale contradiction avec la vision de modernité dirigée par le Parti que certains officiels espéraient, voire exigeaient.

À leur insu, grâce à sa voie métaphysique vers la santé et le bonheur, cette hétéroclite communauté de méditants avait accompli ce qu’aucune campagne d’« étude politique » rigoureusement contrôlée ni « d’éducation patriotique » n’avait pu réaliser pour le Parti : elle avait conquis le cœur du peuple.

Face à cette réalité, l’interdiction du Falun Gong fut mise en œuvre avec une intensité stupéfiante.

Surveillance, arrestations et exécutions

Certains pratiquants furent rapidement arrêtés et évincés des lieux, en particulier ceux susceptibles d’exercer une certaine influence aux yeux du public. D’autres furent marginalisés, comme ce fut le cas pour de nombreux étudiants de Tsinghua ; des dizaines furent expulsés de l’université. Certains durent se cacher pour échapper aux arrestations.

Pour ma part, je fis moi-même l’objet d’une surveillance constante. Je remarquais régulièrement des policiers en civil me suivre, voire me filmer. Une source me révéla que mon téléphone était mis sur écoute et mes courriels lus. Un informateur bien placé indiqua que des exécutions avaient déjà commencé.

Ce qui devait être un séjour d’un an prit fin au bout de seulement deux mois. À contrecœur, je renonçai à la bourse que j’avais obtenue et rentrai chez moi. Il n’était plus sûr de demeurer à Pékin.

Je ne retrouvai jamais mes plus proches amis du Falun Gong cet été-là, avant mon départ. Ce n’est que deux ans plus tard que j’appris ce qu’il leur était arrivé. Deux d’entre eux, Kui et Jun, avaient été arrêtés, comme l’indiquait un article, et condamnés respectivement à cinq et sept ans de prison. Jun avait commis le « crime » d’imprimer un tract d’information sur le Falun Gong téléchargé d’Internet. Kui avait tenté de créer un journal indépendant. Ce journal, en fait, n’était autre que The Epoch Times.

J’appris par la suite que les deux amis avaient été soumis à la torture durant leur détention. L’un d’eux n’a plus donné signe de vie depuis. L’autre a récemment réussi à fuir la Chine et tente aujourd’hui de reconstruire sa vie aux États-Unis.

Quant à Zhao Ming, il fut envoyé dans un camp de travail en périphérie de Pékin, où il subit pendant des mois de brutales tortures aux matraques électriques.

Interrogations sur l’avenir

Si je m’étais rendu à Pékin à l’été 1999 avant tout pour un apprentissage linguistique et par intérêt socio-historique pour les disciplines de culture physique traditionnelles chinoises,  j’en suis reparti avec une vision bien différente, et profondément complexe, de la Chine contemporaine.

Mes expériences avec le Falun Gong, et la répression remarquable qu’il a subie, m’ont conduit à reconsidérer bien des aspects de la Chine et de son état actuel.

Que penser d’un pouvoir en place qui exerce son autorité de manière aussi arbitraire, jusqu’à tenter de légiférer la vie intérieure, privée et spirituelle de ses citoyens ? Sur quelle base un pays peut-il envisager l’avenir s’il demeure aussi fragile, ou indécis, quant à son propre passé ?

Je crois aussi que nous continuons à subir les conséquences de tout cela, même si elles sont aujourd’hui plus insidieuses. Avant de quitter la Chine, je me demandais souvent ce que deviendrait ce pays quand ses dirigeants arrêtent et torturent des citoyens qui défendent des valeurs telles que l’honnêteté et la bienveillance. Que se passe-t-il lorsqu’on criminalise le simple fait d’être une bonne personne ?

La longue liste de scandales liés à des produits contaminés en provenance de Chine (comme la présence de mélamine dans le lait infantile) apporte une réponse tristement éloquente. Je doute que les dirigeants chinois aient établi le lien. Ils sont sans doute trop occupés à faire taire leurs détracteurs.

Bien que je n’aie pas remis les pieds à Tsinghua depuis un certain temps, on me dit que le parc y est resté largement inchangé. Et silencieux.

Matthew Kutolowski est doctorant à l’université Columbia, spécialisé en religion et culture chinoises.

Article d’origine:
https://faluninfo.net/silent-summer/